La carte Heineken-Wesselink
Régionalisme, sécessionnisme, fédéralisme : l’Europe de Leopold Kohr, projet d’un fascisme universel
2 novembre 2007
par Karel Vereycken
Introduction
Si je vous disais que je viens de découvrir qu’il existe un complot fasciste pour gommer de la carte des grandes nations comme la France ou l’Allemagne, je pense que peu d’entre vous me prendront au sérieux. D’abord le mot« fasciste » est excessif et la notion de complot n’est pas politiquement correcte. Pourtant, les passages que je viens de découvrir du livre La décomposition des Nations écrit par Léopold Kohr vers 1945 et publié en 1957 ont balayé mes réticences, car elles m’ont donné, et vous donneront, je l’espère, un peu la chair de poule.
Peu connu en France, ce théoricien politique autrichien y expose d’abord pourquoi, selon lui, il est nécessaire de dépecer les grandes nations et ensuite sa stratégie pour y arriver. Avec le recul du temps, on pourrait observer que Kohr ne s’est trompé que sur un seul point, car quand il posait (en 1945) la question« Le fera-t-on ? », sa réponse était : « Non ! On ne le fera pas ! » Cependant, on constate que depuis 50 ans, jour pour jour, par étapes, le projet de Léopold Kohr, est sournoisement mis en œuvre devant nos yeux et l’éclatement tragi-comique de la Belgique, avec lequel on rigole beaucoup à l’étranger, risque de s’avérer une phase importante dans un projet mondial qualifiable de fasciste.
Les objectifs de la décomposition
Kohr amorce son analyse à partir de la spécificité de la confédération helvétique. Il constate que bien qu’il existe plusieurs langues en Suisse (l’allemand, le français, l’italien), l’existence d’une multitude de 22 cantons permet d’empêcher toute domination d’un bloc linguistique sur un autre, « créant ainsi la condition préalable » d’un équilibre. « La grandeur de l’idée suisse, donc, » dit-il, « est la petitesse de ses cellules [les cantons] qui en sont le garant. » « Il faut se diviser pour mieux s’unir », nous dit-on. Si la défense du Kleinstaat, le petit état, amena Kohr à dire que « Chaque fois que quelque chose va mal, quelque chose est trop gros », son ami et disciple Fritz Schumacher reprendra à son compte le célèbre dicton de Kohr « Small is Beautiful » avec lequel on lavera le cerveau de toute une génération de baby boomers écolos. Pour l’Europe d’après-guerre, Kohr exige dans son article que la« technique suisse et non seulement l’apparence de son résultat » soit appliquée :
« Ceci consistera dans la division de trois ou n’importe quel nombre de bloc inégaux, en autant de parties plus petites qu’il sera nécessaire, pour éliminer toute prépondérance numérique conséquente. C’est-à-dire qu’il faudrait créer 40 ou 50 états également petits au lieu de 4 ou 5 inégalement grands. »
« La suggestion, donc, consiste à diviser l’Allemagne dans un certain nombre d’états de sept à dix millions d’habitants ». Bien que, « avec la tendance naturelle de toutes les choses vivantes, l’Allemagne se réunirait à moins que toute l’Europe ne soit cantonisée en même temps. La France, l’Italie et la Russie doivent être divisées aussi. » Ainsi, « c’est seulement en découpant entièrement le continent européen qu’il sera possible d’éliminer honorablement l’Allemagne ou tout autre grande puissance sans avoir à infliger à aucune l’anathème d’un nouveau Versailles. » Et c’est là que les masques tombent, car nous constatons bien que Kohr offre, devant ses maîtres anglais, une stratégie de domination politique.
Comment faire accepter ce projet ?
« la guerre n’est heureusement pas le seul moyen par lequel on peut diviser les grandes puissances ».
Kohr ne croit guère que l’on puisse convaincre une grande nation d’abandonner sa puissance, mais on peut l’y amener par la ruse. « La France – pour illustrer la technique de division sur un pays qui s’accroche avec une ténacité particulière aux concepts de pouvoir et de gloire-ne consentirait jamais à être partagée en ses régions historiques originelles. Mais elle n’objecterait certainement pas à une invitation à être représentée dans les corps représentatifs du Conseil de l’Europe, par, disons, vingt délégués votants comparés avec, disons, un délégué du Luxembourg, trois délégués du Danemark et cinq délégués chacun de la Belgique et des Pays-Bas. »
Les petits pays seraient évidemment furieux de voir s’officialiser une situation qui est pourtant leur « désagréable condition réelle ». Ils n’accepteront cette règle que, dit Kohr, si « les vingt membres de la délégation française étaient élus, non nationalement, mais régionalement… » « Un tel changement » (…) « provoquerait la dissolution finale de la France. » Pour y arriver, la sous-division de la France en une vingtaine de « district conseil-européens ne serait pas suffisante » et donc un fort fédéralisme s’impose comme étape intermédiaire « vers l’intégration couronnée de succès dans une plus grande organisation internationale. » Kohr cite ici ce que pensait son professeur à la London School of Economics, Henry C. Simons : « Une grande vertu du fédéralisme ou de la décentralisation extrême dans de grandes nations est qu’il facilite leur extension vers l’organisation mondiale ou leur absorption dans de toujours plus grandes fédérations. Si les gouvernements centraux étaient, comme ils devraient l’être, en grande partie les dépositaires de pouvoirs non exercés, tenus simplement pour empêcher leur exercice par les unités constitutives ou des organisations extragouvernementales, alors l’organisation supranationale serait facile sinon presque gratuite. En fait, une telle décentralisation ou désorganisation de grande nation est à la fois la fin et les moyens de l’organisation internationale. »
La France acceptera-t-elle un tel projet ?
Se pose alors, la question de comment convaincre des grands pays à renoncer à leur puissance. En particulier la France, acceptera-t-elle un tel projet ? Pour Kohr : « La réponse est oui, et pour différentes raisons. En premier lieu, (…) la division serait présentée sous forme d’un cadeau. » Egalement, puisque les pouvoirs gouvernementaux ne seront pas enlevés, « aucun sentiment patriotique ne serait blessé. Le changement révolutionnaire serait d’un caractère purement interne. Ce serait une destruction par laquelle rien qui compte ne serait détruit. Ce serait une élimination sans victimes. Il n’y aurait aucune loi étrangère, aucune occupation étrangère, aucun changement du commerce ou de quoi que ce soit sauf dans le fait que le gouvernement et la souveraineté se seraient soudainement rapprochés de l’individu, le dotant dans la sphère plus petite des nouvelles unités souveraines d’une dignité et d’une importance qu’il ne possédait pas précédemment. Il trouverait cela charmant, et non désagréable. » Aldous Huxley, dont Orwell suivait les cours, n’avait-il pas dit qu’ « il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir… »
Faisons l’Europe! Northcote Parkinson et Freddy Heineken
Le magnat de la bière Freddy Heineken (1923-2002) raconte dans une lettre qu’après sa rencontre avec Cyril Northcote Parkinson (1909-1993), haut fonctionnaire de l’empire britannique, historien de la marine anglaise, il décide d’engager une équipe de géographes hollandais pour redessiner la carte de l’Europe suivant les critères défendus par Northcote Parkinson ( les grands états créent d’énormes bureaucraties (sa « loi de Parkinson ») à l’opposé de petites entités sous la coupe de monarques qui eux savent gérer avec peu de personnel ).Quelques semaines après la signature des accords de Maastricht, Heineken publia d’ailleurs un pamphlet Les Etats-Unis d’Europe (a Eurotopia ?) où il préconise la division de l’Europe en 75 régions ou mini-états possédant une taille dite « optimale » d’environ 5 à 7 millions d’habitants, parfaitement fidèle à l’esprit de Kohr.carte en haut de page
Ce projet provoqua beaucoup de bruit. Certains serbes restent assez intrigués par la similitude frappante entre la carte de Heineken et les frontières actuelles tracées par les diplomates à la fin de la guerre des Balkans. Dans son pays natal, la carte d’Heineken a également fait débat, car la Belgique n’y est même pas divisée entre Flamands et Wallons (à l’horizontale), mais la logique d’un retour à des« nations » anciennes imposerait la réunification (à la verticale) du Brabant néerlandais avec le Brabant belge et de la province néerlandaise de la Hollande avec les Flandres belges et les Flandres françaises…
La globalisation à l’assaut de l’état-nation
Si jusqu’à ce jour des chefs d’états comme De Gaulle, ou d’autres, considéraient ses plans comme des foutaises maléfiques ou comme des simples hypothèses de lycéens attardés, les nouveaux facteurs économiques de la mondialisation font en sort que ce qui semblait loufoque et utopiste hier, risque malheureusement de se réaliser devant nos yeux. D’abord, dans ses applications sur le terrain, la « mondialisation » a administré des véritables coups de bélier contre les états : les privatisations des grandes entreprises privées et publiques, les fusions acquisitions avec des groupes transnationaux et la politique des délocalisations effacent tout attachement sentimental qu’une population peut avoir avec l’état-nation qu’elle habite.
Ensuite, jusqu’ici deux questions majeures avaient fortement retenu les candidats à la sécession : celle de frapper sa propre monnaie -une entreprise assez périlleuse, et la nécessité de pouvoir garantir l’accès à un grand marché pour pouvoir vendre ses produits. Cependant, il s’avère qu’aujourd’hui, si les candidats à l’indépendance font partie d’une « zone monétaire », tout devient possible -comme le dirait Sarkozy.
Robert Mundell et les zones monétaires optimales
En Europe, il est à remarquer qu’un des « pères de l’Euro » et donc de la banque centrale européenne a été l’économiste canadien néo-Keynesien Robert Mundell, né en 1932, prix Nobel d’économie en 1999, lui aussi sorti de la London School of Economics et actuellement professeur à l’Université Columbia à New York. En « sciences économiques », Mundell a été avec Marcus Fleming à l’origine de « la théorie des zones monétaires optimales ». Dès 1960, donc trois ans après la création de la CEE et de la publication du livre de Kohr, Mundell affirme que pour que des zones économiques soient « optimales », il est nécessaire que les pays qui les composent n’aient pas de différentiel d’inflation, ne subissent pas de chocs asymétriques mais au contraire connaissent une libre circulation des individus (facteur travail) et des flux financiers (facteur capital). Vous voyez d’où viennent aussi bien la directive Bolkestein (facteur travail) que les fameuses« critères de convergence » purement monétaires (facteur capital) imposés préalablement à l’introduction de l’euro… et totalement contreproductifs du point de vue de l’économie réelle.
Le cas de la Belgique
Ces thèses destructrices sont au cœur de la décomposition de la Belgique. Elles le sont à travers The Size of Nations , un livre provocateur publié en 2003. Faisant la synthèse entre Kohr et Mundell, les deux auteurs affirment que les frontières d’une nation ne résultent surtout pas d’un vouloir vivre en commun , essence de toute république, mais d’un simple marchandage pragmatique sur les avantages de la taille et le coût de la gestion d’un territoire hétérogène.
En bref, on applique l’analyse coût/bénéfice utilisé (souvent stupidement) en entreprise à la gestion de ce qu’ils pensent être la bête humaine. Après avoir examiné les avantages qu’offre un grand pays (faible coût des services publics par tête, meilleure répartition de la pression fiscale, meilleure défense, etc.) les auteurs s’interrogentsur la richesse. Si un grand pays devrait en théorie être plus riche, ils affirment qu’en réalité « le volume des dépenses dans un pays dépend essentiellement de l’ouverture de ce pays au commerce ». De là, évidemment, découle l’argument qu’un pays « intégré dans le marché mondial possède le monde comme marché » et que, par conséquent écrivent-ils,« l’intégration économique conduit à la désintégration politique ». La chose est dite : la mondialisation (l’intégration économique et financière), conduit, par sa propre nature, à la décomposition des nations. On saisit mieux pourquoi TheSize of Nations est devenu en Belgique le livre de chevet des indépendantistes flamands.
Frans Crols, le directeur flamand de la revue économique influente Trends et indépendantiste de coeur résume assez bien les conclusions du livre : 1) Il existe plus de nations dans un monde démocratique que dans un monde non-démocratique (la démocratie fait tâche d’huile et le nombre de pays indépendants continuera à s’accroître. [En 1945 : 74 pays indépendant,en2003 :193] 2) Le nombre de pays va continuer à croître parce que des grandes zones de libre échange voient le jour comme l’Union Européenne et le Nafta (ALENA : Association de libre échange nord américain). Pour le Québec, rien ne changera avant ou après une séparation avec le Canada car il continuera à faire partie de l’Alena ; pour les Flandres, rien ne changera car, et la Flandre, et la Wallonie continueront de faire partie du marché unique européen et de l’UE. 3) Les coûts de l’hétérogénéité d’un pays peuvent devenir tellement élevé que les citoyens d’une sous division plus homogène décident de faire baisser les coûts en érigeant ensemble un low cost country basé sur plus de cohésion, plus de capital social, moins de disputes et moins de pertes de temps. »
Frans Crols est un des auteurs du Manifeste pour une Flandre indépendante en Europe, publié en décembre 2005 par le think-tank flamand In de Warande , qui exige, sur la base d’un argumentaire « purement économique », la dissolution de la Belgique à l’image du divorce de velours qui a dissout la Tchécoslovaquie « à l’amiable » en 1992. Pour ces indépendantistes, il est souhaitable que Flandres et Wallonie deviennent des nations indépendantes, tandis que Bruxelles – aujourd’hui enclave à prédominance francophone dans la région flamande - obtiendrait un statut… du type Washington D.C.
Maastricht et Eurocities
On oublie parfois que le traité de Maastricht de 1991, ou le principe de la subsidiarité -qui affirme que ce sont les autorités les plus petites qui ont priorité de mandat-, a également donné naissance au Comité des Régions de l’Union Européenneque préside Michel Delebarre, maire de Dunkerque. Doublé duréseau Eurocities dont les membres sont des régions et une centaine de grandes villes d’Europe, un puissant lobbying en faveur de la décentralisation s’active. Le président actuel d’Eurocities est Gérard Collomb, maire de Lyon, tandis que Paris et Nantes comptent parmi les membres français. En 2002, peu de temps avant sa mort, Freddy Heineken a aussi pu exposer son projet, en session fermée, devant les représentants d’Eurocities réuni à Amsterdam. Devant sa carte, un des participants remarqua avec optimisme et opportunisme que l’emplacement des 75 régions ou « Etats-Unis d’Europe » d’Heineken semblait coïncider avec l’emplacement de 75 grandes villes membre d’Eurocities…
En réalité, on ne prévoit même pas des mini-états, mais des « cités-unis d’Europe ». Ce que certains appellent à juste titre « la régression médiévale » de Kohr n’est donc plus un simple retour à des nations ou régions du passé, mais la création d’un empire global composé de cités états, plus ou moins dé-territorialisées. L’architecte designer austro-britannique Christopher Alexander, présent à la conférence d’Eurocities d’Amsterdam, est un autre propagandiste de cette démarche. Citant le Britannique décadent Lord Weymouth qui pense que les limites démographiques d’une région vont de 2 à 10 millions, Alexander affirme : « Faites ce que vous pouvez pour établir un gouvernement mondial, avec mille régions indépendantes à la place de pays. » Son inspirateur Lord Weymouth proposa ni plus ni moins qu’un gouvernement mondial avec un seul représentant pour chaque pays peuplé d’environ 10 millions d’habitants. Notons qu’il existe aux Pays-Bas un « club des dix millions » qui, inspiré par le chiffre de Lord Weymouth cherche à réduire la population du pays, actuellement au-delà de 16 millions, à 10 millions seulement …
Robert Mundell
Sur le plan économique, ce n’est pas un hasard que Robert Mundell caresse le vieux fantasme d’une monnaie unique mondiale. En 2003, il a réuni dans son palais renaissance à Sienne un petit groupe de banquiers pour discuter du projet de« monnaie unique mondiale ». Feu Robert Bartley, qui fut l’ami de Mundell et le rédacteur émérite du Wall Street Journal(connu pour son animosité vis-à-vis de LaRouche) disait que« si l’euro peut remplacer le franc, le mark et la lire, pourquoi une nouvelle monnaie mondiale ne pourrait-elle pas fusionner le dollar, l’euro et le yen ? » Une telle monnaie pourrait être appellé le « dey » (contraction de « dollar, euro, yen »). Bartley ajouta que pour cela il fallait entreprendre « la plus grande de toutes les réformes, une banque centrale supranationale. »
Comme on le voit, les tenants de ce modèle prônent en réalité l’instauration d’un gouvernement malthusien mondial. Le cantonalisme, la régionalisation, le fédéralisme et aujourd’hui les sécessions ainsi que l’intronisation des grandes villes comme des entités politiques au-dessus des états-nations, ne sont que différentes facettes d’une politique visant à détruire les grandes nations afin de mieux pouvoir se débarrasser des petites.
Voir Venise et mourir
Comme on le voit sur la couverture de The Size of Nations -puisqu’on y voit un agrandissement de Venise- pour Alberto Alesina le modèle est cette Sérénissime République, car ce« pays pauvre » est peuplé de gens immensément riches ! Dans le chapitre 11, p.176, Alesina donne en exemple la belle épopée des cités-états du moyen age : « Venise, Lisbonne, Gênes, Anvers et Amsterdam dans l’ordre chronologique de leur leadership » ; et il ajoute que « les cités-états de cette période sont un exemple limpide d’une entité politique capable de prospérer économiquement même si extrêmement petite car son marché était sans relation avec sa frontière. »
Pas une ligne sur le trafic des esclaves, le pillage colonial d’autres pays, les croisades et autres spéculations financières à l’origine de la richesse de la Sérénissime République de Vénise… et de l’empire britannique par la suite.
Etats-Unis et la France
Si vous pensez que ceci est un complot américain, vous vous trompez complètement. Alesina attaque fortement les arguments de James Madison dans les Federalist Papers, où Madison plaide les avantages d’un vaste territoire d’une grande diversité nationale.
Depuis peu, des mouvements sécessionnistes se sont constitués aux Etats-Unis et entretiennent des liens avec leurs co-penseurs en Europe. Ils réclament une république du Texas, de la Californie, du Vermont, du New Hampshire. Le 4 octobre 2007, réunis à Chattanooga au Tennessee, les délégués ont adopté une déclaration commune. Affirmant que les questions de liberté dépassent le clivage gauche-droite, et que la mainmise des grandes corporations met en danger la santé et la prospérité des citoyens américains, ils y constatent que « l’empire américain n’est plus une nation ou une République, car devenu agressif à l’étranger et despotique à l’intérieur ». Au nom des droits inaliénables définis par la constitution américaine, qui justifiait la désunion avec l’empire anglais, la charte de Chattanooga autorise la décomposition des Etats-Unis.
Pour la France, l’un des cheminements des idées de Kohr est le mouvement de « la décroissance ». Lors de la création du Fourth World Educational and Research Association Trust, Kohr en est administrateur aux cotés de l’auteur radical écolo et sécessionniste américain Kirkpatrick Sale et des aristocrates anglais Lord Beaumont, John Seymour, et l’inévitable Edward Goldsmith. C’est le même Goldsmith, propriétaire de la revue The Ecologist qui est le mécène du mouvement de « la décroissance », traduction française du terme anglais « de-development » apparu pour la première fois dans The Ecologist en 1977. Dans la même direction va la démarche intellectuelle de José Bové. Dans un entretien auNouvel Observateur du 17 février 2002, après avoir affirmé que« l’état n’était plus le lieu des réponses aux questions que nous nous posons » et que « L’Etat-nation peut disparaître, cela ne changera pas grand-chose », Bové traitait d’escroc toute personne qui faisait « croire que l’Etat-nation peut être un rempart contre la mondialisation ! »
Leur combat pour la défense de l’environnement n’est qu’un simple prétexte moral pour combattre l’existence d’état-nations modernes. Car la maîtrise du nucléaire et d’autres technologies de pointe nécessitent une division de travail que seuls des états-nations développés puissent atteindre. Ce n’est pas « le nucléaire » ou « les OGM » qui les inquiètent, mais une société qui progresse par sa remise en cause permanente des limites, des « certitudes », des préjugés, des axiomes et l’imbécillité rurale qui contamine les bobos de villes. Je pense qu’après ce tour d’horizon, nous pouvons conclure que« Small is often not beautiful at all »
http://www.solidariteetprogres.org/article3467.html
« Bye-Bye Belgium » ou la mondialisation à l’assaut de l’Etat-nation
27 septembre 2007
Par Karel Vereycken
Sans surprise, l’Economist, porte-parole des banques de la City de Londres et grand défenseur de l’Empire britannique, vient d’appeler, dans sa dernière livraison, à la dissolution de la Belgique. Politique d’empire et dissolution des nations, deux enjeux qui n’en font qu’un. La mondialisation, nouveau nom pour un empire mondial, consolide son pouvoir financier sur un morcellement vers le bas. A contrario, les Etats, quelle que soit leur imperfection, restent l’instrument essentiel pour défendre l’intérêt général contre le pillage au profit d’une oligarchie financière.
La carte du fédéralisme et de la régionalisation réduisant l’espace politique à une entité culturellement, linguistiquement et économiquement homogène, a souvent été l’arme de l’oligarchie. Si le fédéralisme belge frise souvent la caricature à cause du casse-tête linguistique, un véritable champ de mines « régionaliste » a été installé sur l’ensemble de l’espace européen. Par exemple, « l’Etat de Bavière » possède depuis cinq ans sa propre représentation à Bruxelles. En Angleterre, Tony Blair a lancé en 1997 la « devolution » accordant des pouvoirs considérables au pays de Galles et à l’Ecosse. Cette dernière dispose d’un véritable parlement doté d’un exécutif dirigé par un Premier ministre responsable devant 129 députés. Les 17 « communautés autonomes » d’Espagne gèrent 60 % des dépenses publiques des régions basque, catalane et de Galice. En 2006, les Catalans ont approuvé un statut qui reconnaît la Catalogne comme « nation » et lui accorde la moitié des impôts.
La monarchie belge, appelée à diriger ce pays après le Congrès de Vienne de 1815, a très souvent servi de laboratoire d’application de ces politiques de « balkanisation », transposées ensuite à l’ensemble des pays européens. Si les poussées indépendantistes flamandes possèdent des racines historiques internes bien réelles, une faction de l’oligarchie financière internationale a pris la décision d’accélérer le processus. Au moment où le système financier international se désintègre, le pouvoir des Etats doit être affaibli au maximum pour protéger la nébuleuse financière.
L’« évaporation » de la Belgique lèvera le tabou de la transgression des frontières, dont l’intangibilité fut considérée comme le fondement même de la paix dans l’après-guerre.
Loin de l’excitation à l’idée d’un possible éclatement du pays, affichée parmi les journalistes toujours en quête de sensationnel, une bonne majorité de Belges – Flamands et Wallons – flairent à juste titre la manipulation derrière cette question.
The Size of Nations
Trois opérations ont été lancées pour accélérer ce processus.
1) D’abord, une clique d’économistes réputés s’est spécialisée dans le calcul de la taille « optimale » des Etats. Il s’agit en particulier d’Alberto Alesina, d’Harvard, et d’Enrico Spolaore, de Tufts University. Ils ont des responsabilités au National Bureau for Economic Research (NBER) une institution privée financée exclusivement par les quatre fondations charitables directement mécènes de la secte néo-conservatrice américaine (Bradley, Scaife, Olin et Smith Richardson).
En dehors d’une avalanche d’articles sur le sujet dans la presse économique bien en vue (Economist, Frankfurter Algemeine, Wall Street Journal, etc.), Alesina et Spolaore ont publié en 2003 un livre retentissant, The Size of Nations [La taille des nations].
Pour les auteurs, les frontières d’une nation ne résultent pas d’un vouloir vivre en commun, mais de marchandages sur « les avantages de la taille et le coût » dans la gestion d’un territoire. Après avoir examiné les avantages qu’offre un grand pays (faible coût des services publics par tête, meilleure répartition de la pression fiscale, meilleure défense, etc.) les auteurs s’interrogent sur la richesse. Si un grand pays devrait en théorie être plus riche, ils affirment qu’en réalité « le volume des dépenses dans un pays dépend de l’ouverture de ce pays au commerce ». De là, évidemment, découle l’argument qu’un pays « intégré dans le marché mondial possède le monde comme marché » et que, par conséquent, « l’intégration économique conduit à la désintégration politique ». On saisit tout de suite pourquoi The Size of Nations est devenu le livre de chevet des indépendantistes flamands.
2005 : In de Warande
2) Un autre livre, Manifeste pour une Flandre indépendante, fut publié en décembre 2005 par le think-tank flamand « In de Warande », appelant, sur la base d’un argumentaire « purement économique », à la dissolution de la Belgique à l’image du divorce de velours qui a dissout la Tchécoslovaquie « à l’amiable » en 1992. Pour ces indépendantistes, s’il est souhaitable que Flandres et Wallonie deviennent des nations indépendantes, Bruxelles – aujourd’hui enclave à prédominance francophone dans la région flamande – obtiendrait un statut… du type Washington D.C.
D’abord, selon leurs calculs, les 6 millions de Flamands sont saignés à blanc par un transfert croissant de richesses qui maintient 3,2 millions de Wallons dans un état d’assistanat. La Flandre contribuerait ainsi à hauteur de 10,4 milliards d’euros par an : 2 milliards pour Bruxelles et 8 pour la Wallonie, soit près de 1800 euros par an et par Flamand, ou 6,6 % du PIB flamand. Ce chiffre a été fortement revu à la baisse par la Fédération des entreprises belges (FEB) qui s’oppose au dépècement du pays.
L’exemple reste mal choisi car, à titre de comparaison, l’Ile-de-France transfère 6 % de sa richesse aux autres régions françaises, tandis que Midi-Pyrénées reçoit 6 %. En Angleterre, le pays de Galles reçoit 11 %, alors que l’Allemagne de l’Ouest ne verse qu’une misérable 4 % à l’ex-Allemagne de l’Est avec les résultats peu reluisants que l’on connaît.
« La solidarité est une bonne chose, explique le groupe, mais celle-ci est excessive. Elle permet à la Wallonie de maintenir un taux de chômage de 20 % et d’occuper 10 % de sa population active dans des emplois publics inutiles. »
Plus important que les statistiques est le fait que « In de Warande » reproduit l’argumentaire de The Size of Nations : l’Union européenne ne rend pas seulement possible l’indépendance des Flandres et de la Wallonie, elle les incite fortement à évoluer dans cette direction. D’une part, les autorités européennes se sont déjà substituées à l’autorité nationale belge dans divers domaines et offrent à chaque pays, aussi petit soit-il, un marché de biens et de services. L’introduction de l’euro a également levé l’obstacle qu’aurait pu constituer l’impératif monétaire d’un petit pays obligé de battre monnaie. D’autre part, le principe de subsidiarité incite l’UE à accorder plus de prérogatives à des niveaux d’administration plus homogène. C’est donc l’évidence : l’intégration économique conduit à la désintégration politique et la mondialisation réduira la taille des entités politiques.
Banquiers et indépendantistes
D’où sort donc ce groupe ? Fondé par René de Feyter, ancien administrateur délégué de l’Union économique flamande (VEV), « In de Warande » est constitué d’une cinquantaine d’hommes d’affaires dirigées par le banquier Rémi Vermeiren, ancien patron de la KBC Banque & Assurance, grand spécialiste des produits dérivés. Parmi ses nombreux mandats, il est administrateur, aux côtés du vicomte Etienne Davignon, d’une société minière spécialisée dans le cuivre, née d’une scission avec Umicore, l’héritière de l’Union minière de la Société générale au Congo belge.
Si l’on compte essentiellement parmi ses membres des hommes d’affaires, on y trouve également quelques figures historiques du mouvement indépendantiste flamand tel que Bruno Valkeniers, un élu du Vlaams Belang (ex-Vlaams Blok ou VB) ou encore l’universitaire Mathias Storme, qui tout comme Jan Jambon, est membre du parti politique Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA), le nouveau nom de l’ancienne Volksunie.
Le N-VA a quasiment fait du livre The Size of Nations son programme électoral. Au colloque du parlement flamand « La Flandre en Europe », le 11 juin 2005 à Bruxelles, Enrico Spolaore (l’un des auteurs) ouvrait les travaux. Lors du débat, Bart de Wever, le président de N-VA, affirmait que « le romantisme est important, mais ne convainc pas les jeunes Flamands au XXIe siècle. Nous devons rationaliser notre discours », (c’est-à-dire parler à la cupidité bien moderne…). En tout cas, la démocratie chrétienne, en formant un cartel électoral avec le N-VA (forcément plus fréquentable que les « affreux » d’un Vlaams Belang xénophobe) a été entraînée dans le maelström du séparatisme. En Flandres, le cartel CD&V/N-VA, sous la direction d’Yves Leterne, a obtenu d’excellents scores aux élections de 2004 et fut le grand vainqueur aux élections fédérales du 10 juin 2007. Cette victoire a conduit le roi à désigner, pour former un gouvernement, Yves Leterne, un homme qui affirme que la Belgique n’est qu’un « accident dans l’histoire » et qui chante La Marseillaise quand on lui demande d’entonner l’hymne national…
Bye-Bye Belgium
3) En face, en image miroir, ces développements ont provoqué le désarroi parmi les politiciens wallons divisés entre fédéralistes, indépendantistes et rattachistes ultra minoritaires mais influents.
Peuplée de cobayes humains, la Belgique offre assez souvent à l’oligarchie un laboratoire permettant des expériences sociologiques, grandeur nature et en temps réel. Ce fut le cas lors de la scandaleuse émission de « politique-fiction » de la télévision francophone RTBF du 13 décembre 2006, intitulée « Tout ça (nous rendra pas la Belgique) ».
L’ayant préparée durant deux ans dans le plus grand secret sous les noms de code « Karine et Rebecca » et « BBB » [Bye-bye Belgium], les journalistes du JT annonçaient, images truquées à l’appui, que le parlement flamand venait de voter sa sécession d’avec le royaume de Belgique, provoquant plusieurs milliers d’appels téléphoniques et forçant l’intervention du ministère qui découvrait l’émission après coup.
Le scénario était calqué sur celui du livre de Philippe Dutilleul, publié lui aussi en 2006 aux éditions Labor, la prestigieuse maison d’édition francophone belge. Labor, qui publie Bakounine et Michel Onfray, édite aussi les livres du rattachiste militant, le baron Paul-Henry Gendebien. Cet ancien député belge fut une des figures historiques du fédéralisme en Belgique. Dans France-Soir, il déclara qu’il est sûr que la Wallonie trouvera dans la France un bon pays d’accueil car « par le passé, plusieurs personnalités se sont prononcées en faveur de l’intégration au cas où la Belgique disparaîtrait, des gens comme le général de Gaulle ou Pierre Mesmer. Aujourd’hui, nous avons des contacts avec des responsables politiques de droite ou de gauche. La France respecte pour le moment sa position classique : non-ingérence, mais non-indifférence, comme pour le Québec. La classe politique française ne pourra pas longtemps faire semblant d’ignorer ce qui se passe à sa frontière, et elle doit déjà se préparer aux différentes hypothèses. Je pense même que ce sera le dossier principal de la présidence européenne de Nicolas Sarkozy qui commence en 2008. » Dutilleul, interrogé à son tour par France-Soir, va encore plus loin et n’exclut pas le rattachement de la Wallonie au Luxembourg, soit comme un tout, soit partiellement, selon la volonté des habitants.
L’Economist de Londres, qui a bien accueilli The Size of Nations, constatant cyniquement l’impasse survenue après trois mois d’efforts en vue d’un nouveau gouvernement belge, affirme sans rougir que « le pays est devenu une monstruosité de la nature, un Etat où le pouvoir est tellement sous-délégué que le gouvernement est un vide que l’on tient en horreur. En bref, la Belgique a servi son objectif. Un divorce praline est à l’ordre du jour ».
Il est temps de lire ou de relire Friedrich Schiller
La vraie question aujourd’hui n’est pas l’indépendance ou le statu quo, mais quelle mission pour nos populations. Allons-nous participer à une reprise économique mondiale remettant l’homme au centre de notre société, ou devenir une myriade de sous-régions « low cost » en compétition les unes avec les autres au grand bénéfice d’une oligarchie à la dérive.
Au lieu de courber l’échine devant les tenants de l’empire de la mondialisation, présentons un grand dessein pour ce pays qui fut l’un des berceaux de l’humanisme, qui est riche en productivité et qui a toujours été un espace de dialogue de cultures et de civilisations.
Relisez le grand « poète de la liberté », l’allemand Friedrich Schiller, qui, dans une annexe à son essai sur « la révolte des Pays-Bas » (« La chute d’Anvers »), démontra déjà comment la cupidité de quelques marchands flamands avait fait échouer la naissance d’un grand Etat-nation à la fin du XVIe siècle.
http://www.solidariteetprogres.org/article3348.html?var_recherche=regions
Tony Blair proclame la fin de l’ère des traités deWestphalie
22 janvier 2008
Nicolas Sarkozy promeut activement l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair comme premier Président du Conseil européen, dans le cadre du nouveau Traité européen simplifié que les dirigeants de l’UE veulent imposer sans référendum. Bien que largement discrédité en Grande-Bretagne, l’ami anglais du Président français a été unilatéralement choisi par George Bush, l’été dernier, pour devenir l’envoyé spécial du Quartette au Moyen-Orient.
Un aspect peu connu de M. Blair – dont le gouvernement et les SR ont joué un rôle clé dans le déclenchement de l’invasion de l’Irak – est son opposition explicite aux traités de Westphalie, qui mirent fin à la guerre de Trente ans en instaurant un système d’Etats-nations souverains. Comme il l’a proclamé en 2004, la politique britannique du XXIème siècle devrait consister à utiliser la guerre préventive pour instaurer un ordre « post-westphalien ».
Dans un discours prononcé le 5 mars 2004 à Sedgefield (Angleterre), bien après que ses mensonges sur l’Irak aient été exposés au grand jour, M. Blair révéla franchement les motifs« philosophiques » de son intervention.
Dans le monde actuel, dit-il, « tout change : économie, technologie, culture, mode de vie. (…) Le XXIème siècle est non conventionnel à presque tous égards. Quant à moi, même avant le 11 septembre, je cherchais déjà, en termes de relations internationales, une philosophie différente de celle, traditionnelle, en vigueur depuis les traités de Westphalie de 1648, qui veut que les affaires internes d’un pays ne concernent que lui et que l’on ne s’y ingère pas à moins que [ce pays] ne vous menace, ne viole un traité ou ne déclenche une obligation d’alliance. Je ne pensais pas que l’Irak avait sa place dans cette philosophie. »
« En vertu du droit international actuel, un régime peut peut-être brutaliser et opprimer son peuple sans que l’on puisse faire quoi que ce soit, si le dialogue, la diplomatie et les sanctions échouent, sauf s’il s’agit d’une catastrophe humanitaire. (…) Tel est peut-être le droit, mais devrait-il en être ainsi ? »
Et plus loin, « je ne dis pas que toute situation mène à l’action militaire. Mais nous avons certainement un devoir et un droit d’empêcher que la menace ne se réalise. Et nous avons certainement la responsabilité d’agir lorsque le peuple d’une nation est soumis à un régime comme celui de Saddam. »
Effacées, les frontières des Etats et leurs institutions. Est-ce vraiment ce dont a besoin une Europe déjà supranationalisée ?

